Longtemps le chasse-gardé des investisseurs institutionnels et des ultra-fortunés, le private equity se démocratise à une vitesse remarquable. Ce qui semblait impossible il y a encore une dizaine d’années devient réalité : des millions de Français peuvent désormais accéder à des fonds auparavant inaccessibles. Cette révolution financière transforme en profondeur le paysage du capital-investissement en France et en Europe.​

De 1 million à quelques centaines d’euros : la révolution des tickets d’entrée

La transformation commence par les chiffres. Il y a seulement 15 ans, investir en private equity supposait de disposer d’un minimum de 5 à 10 millions d’euros. Aujourd’hui, ce montant a chuté de façon spectaculaire. Un particulier peut désormais commencer dès 1 000 euros via une assurance-vie, 5 000 euros via un FCPR ou encore 10 000 euros pour certains ELTIF. Les plateformes les plus innovantes permettent même d’investir à partir de quelques centaines d’euros.​

Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à une nécessité économique majeure. Les investisseurs institutionnels, traditionnellement les principaux pourvoyeurs de capital, réduisent leurs engagements dans le non-coté, confrontés à des contextes de remontée des taux d’intérêt les poussant vers des actifs moins risqués. Les sociétés de gestion ont donc dû trouver d’autres sources de financement. Elles ont découvert un marché inexploité en Europe, où l’exposition des particuliers au private equity n’atteint que 1%, comparé à des épargnants institutionnels diversifiés. Cette opportunité a déclenché une véritable course à l’innovation.​

Des réformes qui ouvrent les portes

L’accélération de la démocratisation s’explique aussi par un cadre réglementaire devenu favorable. La loi Macron de 2015 et la loi PACTE de 2019 ont levé les barrières juridiques qui enfermaient le private equity dans une forteresse réservée aux initiés. Ces textes visaient précisément à orienter l’épargne des Français vers le financement de l’économie réelle, au-delà des marchés cotés.​

Les ELTIF (Fonds européens d’investissement à long terme), particulièrement dans leur version 2.0, incarnent cette nouvelle dynamique. Conçus spécifiquement pour les investisseurs particuliers, ils proposent un accès simplifié aux marchés privés. Plusieurs acteurs majeurs, de Schroders à Hamilton Lane en passant par Partners Group, ont lancé des stratégies ELTIF accessibles.

Quatre canaux d’accès : choisir selon son profil

Pour les particuliers, 4 portes principales s’ouvrent aujourd’hui.​

L’assurance-vie demeure le canal dominant de démocratisation. En 2024, 76% de la collecte en fonds non cotés provient de l’assurance-vie, qui offre une enveloppe capitalisante attractive : on ne paie d’impôts qu’en cas de retrait. Des montants aussi accessibles que 1 000 euros permettent de s’exposer à des fonds professionnels.​

Les fonds défiscalisés, FIP (Fonds d’investissement de proximité) et FCPI (Fonds commun de placement pour l’innovation), proposent des avantages fiscaux immédiats. Un investisseur souscrivant 12 000 euros dans un FIP peut bénéficier d’une réduction d’impôt jusqu’à 3 600 euros l’année même. Ces fonds exigent une durée de détention minimale de 5 ans et comportent des risques plus élevés.​

Les FCPR (Fonds commun de placement à risque) offrent plus de flexibilité et de diversification. Accessibles à partir de 5 000 euros, ils permettent d’investir dans diverses stratégies : LBO, capital-risque, capital-transmission. Ils peuvent être souscrits via compte-titres, assurance-vie ou PER.​

Les plateformes digitales constituent l’innovation majeure. Des acteurs comme Private Corner, Ramify, March Invest ou Archinvest permettent à un particulier de souscrire à des fonds institutionnels à partir de 100 000 euros, avec une dématérialisation complète des transactions. Ces plateformes jouent le rôle d’agrégateurs, réunissant la demande individuelle pour investir dans des fonds mères d’excellence.​

Des performances qui dépassent la bourse

La raison principale de cet engouement ? Les chiffres de performance sont éloquents. Le private equity français affiche un taux de rendement interne moyen de 11,3% depuis l’origine et 12,4% sur 10 ans. Sur la dernière décennie, il a dépassé le CAC 40 de 340 points de base annuels (8,9% pour l’indice), et l’immobilier de 730 points de base (4,1% pour l’immobilier).​

Sur 15 ans (2009-2023), cette surperformance s’accumule pour atteindir 73% de rentabilité supplémentaire par rapport aux actions cotées. Ces performances varient selon les stratégies. Le capital-risque affiche une volatilité importante selon les millésimes, tandis que le LBO et la transmission offrent plus de stabilité.​

Les risques à prendre en compte

Mais ces performances exceptionnelles ne viennent pas sans contreparties. Le private equity comporte des risques distincts des marchés cotés.​

D’abord, l’illiquidité totale. L’argent investi est bloqué pour 5 à 10 ans minimum, parfois plus. Cette immobilisation du capital peut poser des problèmes si un événement imprévu nécessite de disposer rapidement de liquidités.

Ensuite, le risque de perte en capital. Les fonds privés investissent dans des entreprises non cotées, souvent innovantes ou en phase de croissance. Certaines échouent.​

Enfin, les frais sont substantiels. Les sociétés de gestion prélèvent généralement 2% de frais de gestion annuels et percevaient historiquement un carried interest de 20% sur les gains. Ces frais réduisent de façon non négligeable la performance nette perçue par l’investisseur.

Un profil requis, une expertise indispensable

La démocratisation n’efface pas une vérité fondamentale : le private equity ne convient pas à tous. L’investisseur doit accepter l’immobilisation de son capital sur longue durée, tolérer la volatilité et comprendre les mécanismes complexes du capital-investissement.​

La réglementation distingue 3 catégories d’investisseurs. Les investisseurs institutionnels y ont accès sans restriction. Les investisseurs professionnels, possédant un portefeuille supérieur à 500 000 euros ou ayant une expérience validée en matière de placements complexes, jouissent d’une accessibilité élargie. Les clients de détail non-professionnels bénéficient d’une protection renforcée : leur accès se limite à certains véhicules agréés.​

Les chiffres de la démocratisation en marche

La progression quantitative confirme la tendance. En 2024, les fonds non cotés ont collecté 2,65 milliards d’euros auprès de particuliers, en progression de 29% par rapport à 2023. Les actifs privés non cotés destinés au grand public ont atteint 9,2 milliards d’euros au 31 décembre 2024, comparés à seulement 628 millions d’euros fin 2017. Cette multiplication par 14 en moins de 7 ans témoigne de la force de cette dynamique.​

L’innovation digitale, colonne vertébrale de l’accès

La dématérialisation complète du private equity change la donne. Autrefois, souscrire à un fonds exigeait de se rendre physiquement dans des bureaux, de remplir paperasse interminable et de disposer de réseaux privilégiés. Aujourd’hui, une plateforme en ligne automatise le processus complet. Les investisseurs peuvent consulter les historiques de performance, les fiches détaillées des fonds, les profils des gestionnaires, tout en conservant une transparence sur l’évolution de leur portefeuille.​

Opportunité d’engagement dans l’économie réelle

Outre la perspective de rendement, le private equity attire de plus en plus de particuliers pour des raisons qualitatives. Investir en private equity signifie financer directement des PME innovantes, des startups technologiques ou des greentech, autrement dit participer activement au développement économique et à la transition écologique.​

Perspectives d’une classe d’actifs en mutation

En 2025 et au-delà, plusieurs tendances dessineront le contour du private equity retail français et européen.​

Le capital-risque concentré sur l’IA capte 53% des investissements mondiaux en venture capital, grimpant à 64% aux États-Unis. Les ELTIF 2.0 vont progressivement devenir le standard de distribution grand public en Europe. Les perspectives de liquidité s’amélioreront graduellement avec l’émergence de marchés secondaires. Enfin, la réglementation continuera d’évoluer, notamment aux États-Unis où le gouvernement envisage d’ouvrir les plans de retraite définis par contribution au private equity.