La stagflation revient hanter les économies développées, un spectre que l’on croyait relégué aux années 1970. Ce phénomène rare et redouté combine deux fléaux généralement opposés : une inflation persistante et une croissance économique quasi inexistante. Cette rencontre du pire des deux mondes crée un environnement particulièrement hostile pour les ménages, les entreprises et les investisseurs qui doivent naviger dans un contexte où les règles économiques habituelles ne s’appliquent plus.
Un paradoxe économique qui remet en question les certitudes
Le terme stagflation résulte de la contraction de stagnation et inflation. Il décrit une situation où une économie souffre simultanément d’une forte hausse des prix des biens et des services, tandis que la production stagne et le chômage augmente. Habituellement, les économistes considéraient ces deux phénomènes comme incompatibles. Lorsque l’économie ralentit, la demande diminue et les prix baissent. Or, en période de stagflation, ce mécanisme classique ne fonctionne pas. L’inflation persiste malgré la faiblesse économique, créant un paradoxe qui a longtemps intrigué les théoriciens.
Les causes de la stagflation sont multiples et complexes. Une création massive de monnaie par les banques centrales, dépassant le rythme de la croissance économique, génère une inflation élevée. Parallèlement, la hausse des prix des matières premières augmente les coûts de production des entreprises, réduisant leur capacité à produire. Le choc énergétique aggrave cette tendance, créant une spirale inflationniste difficile à maîtriser. Lorsque les autorités monétaires relèvent les taux d’intérêt pour combattre l’inflation, elles ralentissent l’économie, mais sans vraiment endiguer la hausse des prix. C’est exactement ce qui s’est produit entre 2022 et 2024.
La situation en 2025 : les ingrédients d’une stagflation européenne
Pour 2025, les prévisions économiques des institutions internationales restent préoccupantes. Le FMI et la Commission européenne tablent sur une croissance de 1,5% en Europe, un chiffre extrêmement faible. Pour la période 2025-2029, la prévision descend encore à 1,0% de croissance moyenne annuelle. Pendant ce temps, bien que l’inflation devrait continuer à baisser, passant de 2,6% en 2024 à 2,4% en 2025, des risques importants pèsent sur ce scénario.
Les tarifs douaniers émergents constituent une menace majeure. Avec l’administration Trump annonçant des tarifs douaniers universels, la Commission européenne estime qu’un tarif de 10% réduirait les exportations vers les États-Unis de près d’un tiers. En termes de PIB, cela représenterait une perte de 1,3 point de pourcentage pour l’Europe. La Banque nationale de Belgique calcule qu’un tel tarif réduirait la croissance belge de 1%. Cette hausse tarifaire augmente directement les prix à la consommation d’environ 10%, relançant les pressions inflationnistes que l’on croyait maîtrisées. Les entreprises ne pourront répercuter qu’une partie de ces coûts sur les clients, ce qui va compresser les marges et réduire encore les investissements.
L’exemple concret du choc énergétique 2022-2023
Le meilleur exemple récent de stagflation provient du choc énergétique qui a frappé l’Europe suite aux tensions géopolitiques. Les prix du pétrole et du gaz ont explosé, multipliant par trois ou quatre en quelques mois. Dans la zone euro, les prix à la production ont augmenté à un rythme annuel de plus de 40%, un niveau jamais vu. Cette augmentation massive s’est répercutée dans toute l’économie, contraignant les entreprises à réduire sévèrement leurs dépenses. Les prix des actions ont chuté en 2022 au fur et à mesure que les sociétés annonçaient des coupes budgétaires drastiques.
Parallèlement, tandis que les coûts s’envolaient, la demande des consommateurs restait soutenue par les aides gouvernementales héritées de la crise du Covid, maintenant l’inflation élevée. Les gouvernements européens ont tenté d’amortir le choc énergétique avec des mesures de soutien, mais ce soutien budgétaire a lui-même entretenu les pressions inflationnistes. Les consommateurs ont progressivement vu leur pouvoir d’achat diminuer, tandis que les entreprises se débattaient pour maintenir leurs marges.
Une tactique révélatrice a émergé durant cette période : la shrinkflation. Plutôt que d’augmenter les prix, certaines entreprises réduisaient simplement la taille de leurs produits. McDonald’s, par exemple, a augmenté le prix de ses cheeseburgers au Royaume-Uni pour la première fois depuis quatorze ans. D’autres fabricants ont réduit la taille des barres de chocolat ou allégé le poids des emballages, une pratique difficile à détecter par les consommateurs mais qui ronge systématiquement leur pouvoir d’achat.
Protéger son patrimoine face à la stagflation
Face à cette menace, diversifier son portefeuille devient impératif. Les investissements classiques perdent leur pertinence. Le Livret A, avec son taux actuel de 1,7%, perd clairement du pouvoir d’achat face à une inflation de 2% ou plus. Même avec des taux à 3,5%, le rendement reste insuffisant face aux risques économiques, obligeant les épargnants à repenser complètement leur stratégie.
L’or émerge comme l’actif refuge par excellence en période de stagflation. Contrairement aux devises, dont la valeur s’érode par l’inflation, l’or bénéficie d’une offre limitée et d’une reconnaissance mondiale. Historiquement, son prix a connu des hausses spectaculaires lors des crises inflationnistes. Pendant les années 1970, le prix de l’or a explosé de 35 dollars l’once au début de la décennie à plus de 800 dollars à la fin. C’est ce qui explique que les investisseurs se ruent sur l’or dès que l’inflation menace. Il offre une protection contre l’érosion monétaire et représente une assurance contre les incertitudes économiques.
Pour investir dans l’or, plusieurs canaux s’offrent aux particuliers. Les ETF aurifères constituent l’option la plus accessible et liquide. Les actions de sociétés minières offrent une exposition plus dynamique, bien que plus risquée. Les contrats à terme permettent de parier sur les évolutions futures du cours, mais s’adressent aux investisseurs avertis. Pour ceux qui préfèrent une possession physique, les pièces et lingots peuvent être stockés dans des coffres-forts bancaires, bien que cela implique des frais d’assurance et de garde.
L’immobilier représente une autre protection efficace contre la stagflation. Les actifs immobiliers sont tangibles et les loyers qu’ils génèrent sont généralement indexés sur l’inflation. Lorsque les prix augmentent, les revenus locatifs augmentent en parallèle, protégeant le rendement réel de l’investissement. Privilégier l’immobilier résidentiel aux normes environnementales, ainsi que les créneaux de l’immobilier de santé et de logistique, offre une résilience supplémentaire face aux ralentissements cycliques. Cependant, la hausse des taux d’intérêt rend l’emprunt immobilier plus coûteux, limitant les capacités d’endettement des ménages.
Les obligations indexées sur l’inflation constituent une option intermédiaire. Bien que leur rendement soit généralement modeste, elles garantissent une protection du capital contre l’érosion inflationniste. Elles conviennent particulièrement aux épargnants prudents cherchant à préserver le pouvoir d’achat sans accepter une volatilité excessive.
Certains secteurs d’activité démontrent une meilleure résilience face à la stagflation. Les services publics, les biens de consommation de base et le secteur de la santé offrent souvent des flux de trésorerie stables et un pouvoir de fixation des prix supérieur. Ces entreprises peuvent répercuter les augmentations de coûts sur les consommateurs sans voir leur demande s’effondrer, car leurs produits et services restent essentiels. Investir dans des entreprises ayant un fort pouvoir de fixation des prix et une demande inélastique (peu sensible aux variations de prix) offre une protection supplémentaire en période de stagflation.
La diversification, clé de la résilience patrimoniale
La diversification de portefeuille demeure la stratégie fondamentale. Combiner des actions défensives, des obligations indexées, de l’or, de l’immobilier et potentiellement des matières premières crée un équilibre qui protège contre les différents scénarios. Les technologies financières modernes, notamment les solutions de gestion d’actifs basées sur l’intelligence artificielle, permettent d’ajuster rapidement les allocations en réaction aux conditions économiques changeantes.
En 2025, les investisseurs doivent abandonner la conception passive de la gestion de patrimoine. Les placements sûrs mais peu rémunérateurs ne suffisent plus à préserver le pouvoir d’achat. Il faut accepter une certaine complexité, un peu plus de risque maîtrisé, mais aussi de meilleures perspectives de rendement réel. Entre une érosion de 0,3% annuelle sur ses placements et la possibilité de viser 4 à 5% de rendement réel, le choix devient évident pour tout patrimoine qui doit durer et croître à long terme.
La stagflation n’est pas une fatalité, mais elle exige une prise de conscience et une adaptation rapide des stratégies patrimoniales. Les ménages qui agissent maintenant, en diversifiant intelligemment leur portefeuille et en privilégiant les actifs refuge, minimiseront l’impact économique et protégeront leur niveau de vie face aux tempêtes qui s’annoncent.



