La France, championne d’Europe de la dette publique et des débats parlementaires interminables, vient d’offrir au monde un spectacle aussi pathétique que révélateur. Dans la nuit du 21 au 22 novembre 2025, l’Assemblée nationale a rejeté à une écrasante majorité le projet de loi de finances pour 2026. Le score ? 404 voix contre, une seule pour, et 84 abstentions. Un record historique sous la Ve République qui illustre moins la vitalité démocratique que l’enlisement complet d’un système politique à bout de souffle.
Cette débâcle intervient après plus de 125 heures de discussions stériles, qualifiées par la ministre des Comptes publics Amélie de Montchalin comme « le plus long débat budgétaire que la Ve République ait pour le moment connu ». Un marathon législatif qui, loin d’aboutir à un consensus, a surtout démontré l’incapacité chronique de la représentation nationale à s’accorder sur quoi que ce soit, même face à l’urgence d’un déficit public estimé à 5,4% du PIB en 2025.
Un texte mort-né dès la commission des finances
Les signes annonciateurs de ce naufrage étaient pourtant manifestes. Dès le 19 novembre 2025, la commission des finances de l’Assemblée avait rejeté à l’unanimité la partie « dépenses » du projet, un camouflet sans précédent. Même les rapporteurs issus du « socle gouvernemental » demandaient de revenir sur les coupes budgétaires proposées, preuve que le texte initial présenté par le gouvernement Lecornu ne satisfaisait personne, pas même ses soutiens présumés.
La première partie du budget, consacrée aux recettes, n’a pas connu un sort plus enviable. L’Assemblée l’a rejetée le 21 novembre, emportant avec elle l’ensemble du projet de loi sans même que la partie « dépenses » ne soit examinée en séance publique. Une capitulation en règle qui renvoie le texte initial du gouvernement directement au Sénat, obligé de reprendre tout depuis le début.
Un calendrier constitutionnel sous haute tension
Le contre-la-montre est désormais engagé. La Constitution impose un délai de 70 jours pour l’examen du projet de loi de finances, expirant le 23 décembre 2025. Le Sénat, qui a commencé l’examen du texte le 24 novembre en commission des finances, doit voter sur la partie « recettes » le 4 décembre, puis sur l’ensemble du projet le 15 décembre. Suivra théoriquement une commission mixte paritaire réunissant 7 députés et 7 sénateurs pour tenter de dégager un compromis. Mais dans l’état actuel de fragmentation du paysage politique, « un consensus semble inimaginable », confie déjà un parlementaire socialiste.
Si aucun accord n’est trouvé avant le 31 décembre, le gouvernement pourrait recourir à une « loi spéciale », comme ce fut le cas début 2025 après la censure du gouvernement Barnier. Cette solution de dernier recours permettrait à l’État de percevoir les impôts existants et de geler ses dépenses en attendant le vote d’un véritable budget. Mais ce replâtrage aurait un coût immédiat : 11 milliards d’euros pour l’économie française, dont 3 milliards de recettes en moins en raison d’une croissance réduite de 0,2 point de PIB et 8 milliards de mesures d’économies qui ne seraient pas réalisées.
Une classe politique incapable de gouverner
Au-delà des chiffres et des procédures, ce fiasco budgétaire révèle surtout l’impuissance crasse d’une classe politique qui préfère les postures électoralistes à l’intérêt général. La gauche et le Rassemblement national ont voté contre le texte, tandis que le camp gouvernemental s’est divisé entre votes contre et abstentions, incapable de soutenir son propre projet. Le seul député à voter pour était Harold Huwart du groupe centriste Liot, un symbole de l’isolement complet du gouvernement.
Amélie de Montchalin a beau dénoncer l’« attitude cynique » des extrêmes et se dire « convaincue » de la possibilité d’un compromis, la réalité est bien plus sombre. Éric Coquerel, président insoumis de la commission des Finances, a résumé la situation avec une franchise désarmante : le texte initial, « présenté par un gouvernement comme s’il était majoritaire », était condamné à « déplaire à tout le monde ».
Bruno Retailleau, patron des Républicains au Sénat, a qualifié l’épisode de « mascarade » et de « fiasco », estimant qu’« il vaut mieux pas de budget qu’un mauvais budget ». Une position radicale qui témoigne de la profondeur du désaccord, mais aussi d’un cynisme politique où les calculs électoraux en vue de 2027 priment sur la responsabilité immédiate.
La promesse du 49-3 : un marché de dupes
Sébastien Lecornu avait pourtant fait du renoncement au 49-3 l’argument numéro un de sa survie politique. En échange, il espérait obtenir un accord de non-censure des socialistes et éviter l’humiliation de son prédécesseur Michel Barnier, renversé en décembre 2024. Mais ce pari s’avère aujourd’hui être un marché de dupes. En s’interdisant l’usage de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, le gouvernement s’est privé de son seul levier pour imposer un texte face à une Assemblée ingouvernable.
Philippe Juvin, rapporteur général du budget pour Les Républicains, suggère désormais au gouvernement de recourir finalement au 49-3, estimant qu’il serait plus facile pour le Parti socialiste de ne pas censurer le gouvernement que de voter pour un budget, traditionnellement marqueur d’appartenance à une majorité. Mais utiliser le 49-3 apparaîtrait comme un camouflet pour Lecornu, dont toute la stratégie reposait précisément sur son abandon.
Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, a d’ailleurs prévenu : « Si le gouvernement essaie de passer en force son budget, par 49-3 ou ordonnance, alors évidemment nous déposerons une motion de censure ». Une menace qui plane comme une épée de Damoclès sur un exécutif déjà exsangue.
L’impasse institutionnelle d’une démocratie paralysée
Au-delà de ce budget, c’est toute l’architecture institutionnelle française qui vacille. La dissolution de juin 2024 a produit une Assemblée nationale fragmentée en trois blocs incapables de dégager une majorité stable. Le résultat : un gouvernement minoritaire, des budgets rejetés en série et une succession de crises qui rappellent les heures les plus sombres de la IVe République.
La France, qui affiche un déficit public de 5,8% du PIB en 2024 et une dette dépassant les 3 300 milliards d’euros, ne peut se permettre le luxe de l’immobilisme. Le Haut Conseil des finances publiques a pourtant averti dès octobre 2025 que « tenir la cible d’évolution des dépenses exigerait que l’intégralité des mesures évoquées soient mises en œuvre », tout en soulignant que « les annonces publiques et discussions récentes suggèrent que cela est peu probable ».
Le gouvernement table sur un retour du déficit sous les 3% en 2029, mais ce calendrier apparaît de plus en plus irréaliste face à une classe politique qui préfère le spectacle de l’opposition stérile à la construction de compromis budgétaires viables. La France est désormais embourbée dans un choix entre l’immobilisme et l’esprit insurrectionnel.
En attendant, le Sénat se saisit du dossier ce 24 novembre, avec l’espoir ténu de redresser la barre. Mais dans une démocratie où 404 députés s’accordent pour rejeter un budget sans même proposer d’alternative crédible, l’espoir fait figure de naïveté. La poussivité de l’adoption d’une loi de finances pour 2026 n’est pas un simple dysfonctionnement technique : c’est le symptôme d’un système politique à l’agonie, incapable de se réformer et condamné à répéter indéfiniment les mêmes erreurs.



